L’UE est-elle condamnée à être un « nain » géopolitique sur la scène internationale ?

Ce jeudi 12 mars, le président Karol Nawrocki a mis son véto sur l’adoption par la Pologne du programme Security Action for Europe (SAFE), qui aurait permis au pays d’emprunter à taux préférentiel 43,7 milliards d’euros pour son réarmement. Pourtant, l’urgence devient claire, l’Union européenne (UE) se doit « d’apprendre le langage de la puissance » (Josep Borrell, 2019). Encore une fois, cette affirmation géopolitique est entravée, questionnant le futur et la crédibilité de l’Europe sur la scène internationale.
Une affirmation en tant qu’acteur géopolitique dans le monde n’a rien de naturel pour l’UE. L’Europe, traumatisée par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, se regroupe dans un but économique, et fuit toute puissance exercée par la force. Pour sa sécurité, elle préfère se reposer sur des puissances militaires alliées (les États-Unis, l’OTAN), ou sur la force de frappe de certains de ses membres possédant l’arme nucléaire (la France, le Royaume-Uni).
Néanmoins, aujourd’hui, les menaces sur sa sécurité se multiplient et s’amplifient. L’UE est depuis 2022 confrontée à la guerre en Ukraine, situation alarmante qui nourrit les angoisses de ses membres à l’Est du continent (les pays Baltes, la Pologne), qui craignent la soif de territoires de Vladimir Poutine. Le chef de l’État-major des Armées françaises, Fabien Mandon, a d’ailleurs récemment mis en garde contre un « possible choc » avec la Russie d’ici 3 ou 4 ans. Tout cela amplifié par les nombreux discours de Donald Trump sur son désengagement en Europe. Bref, le temps presse, l’Europe doit être capable de se défendre : comme l’a résumé le Premier Ministre polonais Donald Tusk en janvier, « Si l’Europe veut survivre, elle doit s’armer ».
Et pourtant, l’UE a longtemps semblé repousser ce constat. Préférant mener une politique de la main tendue, par exemple avec Moscou, elle nourrit la peur d’un retour à Munich (1938), où les dirigeants Européens préfèrent la conciliation à la force face à des personnalités avec lesquelles on ne négocie pas. Ce n’est qu’à partir de 2019 et le début de la « Commission géopolitique » d’Ursula von der Leyen que l’UE se lance réellement dans l’acquisition d’un statut de puissance géopolitique incontestable. Et pourtant, le réarmement traine encore. Malgré la guerre sur le sol Européen, les dépenses militaires de l’UE ne s’élevaient en 2023 qu’à 1,3 % du PIB.
Encore aujourd’hui, malgré des efforts menés par les institutions de l’UE et ses pays membres, les résultats sont limités. On peut y voir un attachement et une complaisance de certains Européens à se placer sous le joug du complexe militaro-industriel américain, jugé plus performant qu’en Europe, parfois à tort. Les chiffres ne mentent pas : entre 2020 et 2024, 53% des importations européennes sur l’armement étaient américaines. Ce niveau va diminuer avec l’adoption du programme européen pour l’industrie de la défense (EDIP) présenté en 2024 et adopté en 2025, mais sans atteindre un niveau suffisamment bas, en tout cas pour la France : alors qu’elle militait pour limiter les composants non européens à 20 %, le taux a finalement été fixé à 35 %. Certains en profitent, comme Varsovie qui a signé un contrat en 2024 avec Washington pour importer ses lanceurs Patriot.
Ce n’est pas la seule raison : cette dépendance aux États-Unis est elle-même conditionnée par un manque de ressources, technologiques et énergétiques. L’Europe se sent à la traîne dans le développement des technologies militaires : selon une analyse du Parlement européen, l’UE et ses États membres n’ont dépensé que 14,4 milliards d’euros en R&D militaire en 2023, contre 130 milliards aux États-Unis. Ce retard est aussi énergétique. Selon Jacques Attali (interview aux Échos), l’UE ne peut s’affirmer sur la scène géopolitique mondiale tant qu’elle n’a ni la maitrise des énergies dominantes (gaz et pétrole) ni celle des énergies du futur (renouvelables, mené par la Chine). Cela explique en partie une industrie de l’armement moins attirante en Europe qu’en outre-mer, d’où la reconnaissance par Ursula von der Leyen d’une erreur stratégique ce jeudi 12 mars, après avoir œuvré pour la dénucléarisation du continent. Plus structurellement, les efforts de l’UE pour se réarmer et s’affirmer comme un géant géopolitique sont souvent freinés par ses propres membres. Hantés par le souvenir du 20è siècle, certains pays sont réticents à l’idée de bâtir une Europe commune de la défense, et priorisent ce qu’ils considèrent comme leur indépendance et leur souveraineté. Cela explique des comportements parfois presque égoïstes, comme celui de Karol Nawrocki présenté plus haut.
Et pourtant, malgré toutes ces entraves, l’UE a bel et bien pris conscience de l’urgence et ses efforts ouvrent réellement la voie à une Europe puissante, incontestable et reconnue. Les propositions de la « Commission géopolitique » sont d’une ampleur gigantesque, pour ne citer que ReArm Europe, un plan dont est issu le programme SAFE, présenté en 2025 par la Commission Européenne, qui fixe l’objectif de mobiliser 800 milliards d’euros d’investissements militaires et de porter les dépenses militaires de l’UE à 3,5% du PIB d’ici 2035. L’UE semble par ailleurs sur la bonne voie en proposant des programmes de financement communs, même si certains acteurs bloquent pour l’instant le processus. De nombreux pays européens ont aussi pris la mesure des dangers et tendent à plus coopérer au sein de l’union et de ses alliés, comme la France, l’Allemagne et le Royaume Uni qui travaillent conjointement sur des projets de missiles de très longue portée au sein de l’initiative ELSA. Ils s’expriment d’ailleurs sans mâcher leurs mots sur la scène internationale pour revendiquer la place qui est due à une superpuissance économique telle que l’UE, en témoignent les nombreuses élocutions d’Emmanuel Macron, dans son discours à l’Île Longue par exemple ou dans la formule qu’il utilise en évoquant la guerre en Ukraine : « Il n’y aura pas de paix sans les Européens ».
En bref rien n’est perdu : l’UE a largement les capacités de dépasser son surnom de « nain géopolitique » pour se faire entendre comme un acteur géopolitique de premier plan. Il s’agit peut-être de mutualiser davantage les actions européennes, plutôt que de simplement les juxtaposer, en incitant par exemple aux achats communs ou en développant des programmes d’armement communs.



